Point break

par SO

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Point break

Qui eût cru qu’un art sorti de la misère du Bronx à la fin des années 1960 se retrouverait un peu plus d’un demi-siècle plus tard au programme des Jeux olympiques ? Depuis l’annonce de l’intégration du breakdance au programme de Paris 2024, le petit monde du break est divisé : comment faire évoluer un sport aussi jeune pour convenir aux exigences olympiques sans le dénaturer ? Début décembre, les championnats du monde de la discipline avaient lieu à Paris, et servaient de premier grand test.

 

Paraît-il que “c’est maintenant que ça commence”. Le maintenant : samedi 4 décembre 2021, 17h. Le ça : les choses sérieuses. Danis Civil est posé là, au fond d’un couloir d’ordinaire emprunté par ceux qui cherchent les toilettes, et fait tomber le T-shirt en même temps que la pression. “Il y a encore des mouvements que je n’ai pas faits, des classiques, souffle-t-il torse nu, encore transpirant. De toute façon, maintenant, peu importe contre qui je tombe, ça va être compliqué.” Celui que tout le monde ici appelle “Danny Dan” – son nom de scène – a gravi voilà quelques minutes le dernier barreau sur l’échelle de ses espérances : le voilà à 33 ans qualifié pour la grande finale des premiers championnats du monde officiels de breakdance, un affrontement entre les huit meilleurs danseurs de plus de 16 ans de la planète. La nuit vient de tomber sur le théâtre du Châtelet, terrain de jeu de la compétition, et le Français est arrivé quand le soleil venait à peine de se lever. “Dans la musicalité, tu es au-dessus, encourage Marion, son épouse. Garde cette vibe, c’est ça qui va te démarquer de tous les autres.” Depuis 10h30 et tout au long de la journée, Danny a passé toutes les étapes de qualification pour se distinguer des 106 autres danseurs de 45 nationalités différentes engagés dans le tableau masculin. 

 

Les portraits patinés de l’époque Napoléon III accrochés au mur peuvent bien écarquiller les yeux : se joue sous leurs yeux un spectacle que l’on a longtemps cru réservé aux ruelles new-yorkaises ou aux gymnases municipaux. Depuis l’élégant Salon Juliette Gréco, anciennement nommé Salon des glaces, pas de “Jolie Môme” aux oreilles, mais les basses puissantes du hip-hop qui font trembler les moulures. “C’est déjà inespéré qu’on ait placé nos trois Français dans le top 32, alors un top 8…” se félicite Mathilde, préparatrice physique de l’équipe de France et soutien moral pour la journée. Car oui, Danny n’est pas venu seul : les Bleus se sont déplacés à trois. Marlone Alvarez, 19 ans, l’accompagne sur le tableau hommes, et Carlota Dudek, 19 ans, représente l’Hexagone chez les femmes. Ces deux derniers ont été éliminés au fatidique stade des poules, mais la France, à domicile, a frappé fort : l’un de ses représentants se présentera, à 21h, devant les 2046 places assises de la salle principale du théâtre du Châtelet, remplies pour l’occasion de curieux venus voir à quoi ressemble ce sport que l’on dit venir de la rue, et qui s’est maintenant fait une place dans la maison olympique. Clin d’œil de l’histoire : la préparation, elle, a été marathonienne.

 

Break dance

L’exploit physique est démentiel : quasiment deux battles par heure face à un adversaire

 

L’exploit physique est démentiel : quasiment deux battles par heure face à un adversaire, d’abord par séquence de 45 secondes, puis par deux séquences de la même durée, le tout sous l’œil avisé de cinq juges et entouré du plus exigeant public qui soit, les autres danseurs eux-mêmes. Les pulsations cardiaques ? Celles d’un 100 mètres, sur la durée d’un 400. Et l’exercice, lui, est d’une “spectacularité” mirifique pour le spectateur lambda : tête à l’envers ou au sol, les jambes se retrouvent là où se tenaient les bras une seconde plus tôt, dans un mouvement de rotation à faire pâlir la plus rapide des toupies, les pointes de semelles frôlant les curieux. Le parquet en bois de la salle du Grand Foyer, au deuxième étage, a été en partie recouvert d’une surface noire semi-molle, sur laquelle les bboys et les bgirls – c’est ainsi qu’on les appelle – dansent et tournoient.

Renaud Bouchez

"Vous allez vomir"

Le 18 novembre dernier, un drôle de ballet prenait place au cœur de la forêt de chênes verts du bois de Vincennes. Dans la grande halle d’athlétisme Joseph-Maigrot, inaugurée en 1965 par le général de Gaulle entre les murs de l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (INSEP), Marlone souffre. Sa cheville droite continue de lui faire mal. Et les exercices préparés par Mathilde, son chignon brun toujours accroché sur le haut de son crâne, sont à la hauteur de la réputation qui les précède : durs. Quelques minutes plus tôt, l’un des coachs de l’équipe de France de breakdance a prévenu ses poulains : “Vous allez vomir.” Et Marlone confirme au milieu d’un squat effectué les bras en l’air, en tenant un élastique au-dessus de sa tête : “Là, c’est la partie pas marrante, mais c’est aussi la plus importante.” Au programme du jour : renforcement musculaire, haut et bas du corps, que la femme de 28 ans, qui travaille avec l’EDF de para-judo depuis trois ans, décrit dans un sourire comme un repas “entrée-plat-dessert”. “Avec les bboys et les bgirls, on part de zéro, dit-elle. Le travail que l’on fait là va nous permettre de les amener vers de la musculation, à laquelle ils ne sont pas du tout habitués. Pour moi aussi c’est nouveau, j’apprends la biomécanique du breaker : les genoux rentrés, les épaules froissées, les chevilles fragiles… Si je voulais aller vite, je les mettrais sous une barre de squat, mais ce serait prendre des risques.” Ainsi va la découverte du professionnalisme : à l’INSEP, sa dizaine d’élèves du jour travaille comme elle n’a jamais travaillé, dans la continuité d’une préparation entamée depuis plus d’un an pour les Mondiaux, mais aussi, à plus long terme, en vue des Jeux olympiques 2024, à Paris. L’écrin de travail est exceptionnel : La Mecque du sport français, celle où l’on croise Ladji Doucouré à la cantine, Renaud Lavillenie sur son couloir de saut et les jeunes espoirs du demi-fond en plein entraînement. Même si, dans le bâtiment A, le premier à gauche après l’entrée, les nouveaux venus doivent encore prendre leurs marques. “On n’est pas des sauvages, hein, mais il a fallu s’adapter aux codes de l’INSEP, confie Yann Salim Abidi, 41 ans, cofondateur de la compagnie de danse hip-hop lyonnaise Pockemon Crew et l’un des quatre coachs des Bleus. La première fois qu’on a mis les pieds ici, je me suis dit : ‘Enfin !’ C’est une étape de la même importance que quand on est rentrés dans les théâtres, dans les années 1990. La compétition, c’est la dernière chose qu’il nous manquait.”

Qui l’aurait cru avant le 21 février 2019 ? Ce jour-là, le comité d’organisation des Jeux propose l’introduction de quatre disciplines additionnelles pour son édition 2024 : l’escalade, le surf, le skateboard et enfin le breakdance, à la suite de bons résultats obtenus dans cette discipline par les Français aux JO de la jeunesse (JOJ) en 2018, à Buenos Aires (une médaille d’argent et une quatrième place). La consécration est absolue pour le milieu, mais, en externe, la pilule passe mal. “J’accepterais que l’on perde contre le squash, mais contre le breakdance, c’est hallucinant”, éructe dans L’Équipe Jean-Pierre Guiraud, président adjoint de la Fédération française de billard. Il s’agit pourtant d’une étape logique dans le développement d’un sport né dans le Bronx, à New York, au début des années 1970, des mains d’un DJ jamaïcain, Kool Herc, le premier à avoir l’idée d’organiser des “sound systems” publics comme il le faisait dans son pays d’origine. Ainsi naissent les “block parties” qui, rassemblant la communauté noire défavorisée, deviennent le creuset du développement du hip-hop, un mouvement initié par un autre DJ, Afrika Bambaataa, pour répondre aux problèmes d’intégration du quartier. Il y a là des graffeurs, des danseurs et des MCs (les animateurs au micro), qui attendent alors le “pont” musical pour s’avancer au centre et présenter leurs pas de danse. Le breakdance voit le jour. En France, il faudra attendre dix ans pour voir apparaître les premières battles, par le biais d’une importation confidentielle effectuée grâce à de rares danseurs et danseuses qui évoluent au Trocadéro, à Paris. C’est là, à l’ombre de la tour Eiffel, que le hip-hop naît “officiellement” dans le pays, notamment grâce au New York City rap tour, une tournée mondiale organisée par la radio Europe 1 en 1982, et à la diffusion de l’émission Achipé Achopé (H.I.P H.O.P) sur TF1.

Le programme est un OVNI : première émission mondiale entièrement consacrée à la culture hip-hop, elle est également présentée pour la première fois par un animateur noir, Patrick Duteil, dit Sydney, qui rappe en partie lors de ses prises de parole. Pour Marlone et Carlota comme pour la plupart, c’est justement par le biais des écrans qu’ils ont fait la connaissance de la discipline, à la TV ou sur YouTube. “J’ai découvert Lilou – considéré comme double champion du monde et ambassadeur des bboys français – sur un DVD compilation des Red Bull BC One, qu’il gagne en 2005”, confirme le premier. Avant de s’endormir, le jeune homme observait sa technique, sa manière si particulière de rentrer son mouvement signature, un flip sur le coude, mais aussi la confiance en lui qu’il dégageait, l’attitude étant une partie intégrante de la notation des juges. “Les Français étaient très au-dessus de la mêlée dans les années 1990, car nous étions très forts dans l’interprétation, pour créer des personnages, appuie Yann (“ou Salim, c’est comme tu veux”). Les écoles russe, japonaise et coréenne ont longtemps créé des breakers très techniques, mais assez froids, comme des robots. Nous, quand on dansait, on venait avec nos parcours de vie.”

Renaud.Bouchez

La différence entre les garçons et les filles

Les Français étaient très au-dessus de la mêlée dans les années 1990, nous étions très forts pour créer des personnages

Hélicoptère, 99 et philosophie

Mais 30 ans plus tard, alors que l’Asie a définitivement pris le dessus sur la scène break, comment garder l’identité d’un sport justement né… dans la rue ? Autrement dit, comment institutionnalise-t-on un sport dont les règles ne sont, par principe, pas gravées dans le marbre ? Voilà la question qui a scindé en deux la communauté de breakdance au moment de son adhésion aux Jeux, entre les heureux et les soucieux que leur bébé ne s’en trouve dénaturé. “Le break, ça n’est pas que de la technique, affirme Carlota. Il y a une part artistique et presque philosophique. L’important, c’est de garder ‘l’esprit’ d’origine.” Danis confirme, lui qui faisait partie des inquiets, après 18 ans de compétitions underground dans son propre crew : “Beaucoup de jeunes pensent que c’est l’armée, que le break c’est de la gymnastique. Mais on peut garder le côté underground et augmenter la performance physique tout en ayant l’artistique. C’est super d’avoir un tel encadrement, d’autant qu’il est géré par des gens de notre milieu.” Aujourd’hui sous l’égide de la Fédération française de danse, le sport entend s’harmoniser à échelle mondiale par la voix de sa “commission breaking” composée d’une dizaine de membres, et surtout rendre son langage accessible à un autre public que ses habitués. Car contrairement au patinage, les figures ne sont pas comptabilisées en points précis. La prestation d’ensemble est analysée, selon un découpage en quatre points étapes : l’attitude, le toprock, le footwork et les powermooves. Le toprock désigne les pas de danse effectués par les bboys et bgirls avant de passer au sol, souvent en introduction. Le footwork ? “Les jeux de jambes que l’on fait au sol, souvent des mouvements très rapides, à l’horizontale”, détaille Marlone. Quant aux powermooves, “ce sont les mouvements aériens les plus ‘connus’, ceux où l’on tourne comme un hélicoptère”, complète Danis. Vrilles, coupoles, couronnes… Le plus spectaculaire d’entre eux est probablement le “99”, soit une toupie à l’envers et sur les mains pouvant monter jusqu’à 35 tours d’affilée sans poser le pied au sol. Mais pas besoin de connaître les noms : en quelques minutes, le bizuth sait vite reconnaître la qualité d’un breaker par rapport à un autre.

Reste, enfin, à créer le plus dur : un esprit équipe de France. Lors des derniers championnats nationaux, pour la première fois, “La Marseillaise” a été jouée. Le début d’un quelque chose, alors que tous les bboys et bgirls, venus des quatre coins de la France (Marlone vient du Gard, Danis de Saint-Laurent, en Guyane, et Carlota de Montpellier) ont reçu pour leur arrivée à l’INSEP le “welcome pack” hautement symbolique regroupant un survêtement coq sportif unique siglé du drapeau français, une première pour ces travailleurs isolés davantage habitués aux garages parentaux et à la progression solitaire. “Oublie que tu viens de Saint-Étienne, t’es à l’INSEP ! Amuse-toi ! hurle Yann devant les mouvements timides de l’un des danseurs à l’échauffement ce matin-là. Il faut que tu travailles les trucs où tu galères, il ne faut pas que tu les abandonnes ! Vous avez tendance à aller sur les mouvements que vous maîtrisez naturellement.” Après avoir longuement hésité, Yann a finalement accepté d’aider cette équipe naissante et “monter dans le bateau”, parce que “c’est plus facile de regarder, critiquer et laisser faire”. Il faut comprendre que dans ce milieu, les “coachs” n’existent pas. Tout juste sont-ils d’autres danseurs, plus expérimentés, capables d’orienter leurs athlètes hors de leur zone de confort, tout en renforçant leurs points forts. “On a besoin d’un encore meilleur encadrement qui va pointer nos lacunes, estime Danis. On commence à bien se connaître dans l’équipe, donc on se donne des conseils, et pas seulement des plus vieux vers les plus jeunes. Dans l’autre sens également.”

Théâtre des rêves

À 21h, au moment de pénétrer sur la scène du théâtre du Châtelet, pourtant, Danny Dan est seul. Les deux MCs de la soirée, le Suisse Amjad et le Français Maleek, ont tout fait pour chauffer cette immense salle à blanc quand Nobunaga et One-Up, les deux DJs, ont enchaîné les titres hip-hop : ils sont les responsables de l’ensemble des titres sur lesquels dansent les breakers. En direct sur France TV et Mouv’, le Français, dossard n°51 sur la cuisse, est opposé en quarts de finale à l’Espagnol Victor, l’un des favoris. Sa prestation en trois actes, là même où Lionel Messi recevait trois jours plus tôt son septième Ballon d’or, enflamme le public, mais pas les juges, qui accordent la victoire à son adversaire deux manches à une. En finale féminine, la bgirl Ayumi est finalement sacrée première championne du monde “officielle” de l’histoire, après une finale disputée face à sa compatriote, Ami.

Tandis que chez les hommes, c’est le tombeur de Danny, Victor, qui l’emporte trois points à un contre le spectaculaire Canadien Phil Wizard, chouchou du public. Qu’à cela ne tienne : la France a prouvé qu’elle était prête, et le breakdance qu’il avait définitivement entamé sa mue en tant que sport olympique. “Je suis super fier”, confie Danis à sa sortie de scène. “Pareil”, appuie Marlone, pressé de se jeter sur son premier écart diététique depuis deux mois : un magret de canard, et des frites. “C’est un très bon signe pour la suite, confirme Carlota. Mais maintenant, il faut viser les JO. Parce que ça n’est plus un rêve, c’est devenu un objectif.” Eh oui : contrairement à ce que l’on pourrait penser, faire du breakdance n’empêche pas d’avoir la tête à l’endroit.

 

Texte : Théo Denmat

Maintenant, il faut viser les JO. Ce n’est plus un rêve, c’est devenu un objectif

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