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Rugby fauteuil : une équipe de chocs

par SO

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Une équipe de chocs

Sport spectaculaire en raison des nombreux tampons entre les joueurs, la discipline prend de l’ampleur en France. Fondée il y a seulement 14 ans, l’Equipe de France figure désormais parmi les meilleures nations européennes et vise une médaille à Tokyo.

 

D’abord le bras gauche, puis le bras droit. Toujours. “C’est mon petit rituel. Je me prépare tout le temps comme ça, c’est instinctif”, rigole Jonathan Hivernat. Le capitaine et principal atout offensif de l’équipe de France de rugby fauteuil enfile ses manchettes noires, puis ses gants gris. Il déballe ensuite un strapping et l’enroule autour de ses poignets pour bien fixer les deux protections. “Chacun a des besoins très particuliers pour s’équiper”, poursuit le joueur du Stade Toulousain. A quelques mètres, ses coéquipiers soignent leur mise en train, souvent avec un membre du staff tricolore. Réglage de la sangle du fauteuil, bandages blancs bien tendus, pression des pneus… Des chasubles, sacs à moitié vides et roues démontées jonchent le parquet. Les rugbymen ont transformé le gymnase du Centre de Ressources d'Expertise et de Performance Sportive (CREPS) de Vichy, habituellement dédié au basket, en joyeux désordre. C’est l’avant-dernier stage avant les Jeux Paralympiques, à trois semaines du match contre le Japon, mais la bande n’a pas l’air stressée. “Les gars, vous avez lavé les maillots ? Parce qu’ils puent, on dirait qu’ils ont fermenté”, taquine Cédric Nankin, pilier de la défense des Bleus. Le coup de sifflet d’Olivier Cusin, l’entraîneur, rameute tout le monde au milieu du terrain. Retour des mines sérieuses. Il définit les équipes et lance une opposition. Le jeu débute et au bout de trois secondes, des bruits assourdissants. Les fauteuils s’entrechoquent constamment. “On a l’impression qu’on ne fait que de se rentrer dedans, alors que beaucoup de choses sont calculées. C’est un bordel organisé, que je compare à un jeu d’échecs”, explique le sélectionneur.

On l’appelait “murderball”

Pour appréhender le rugby fauteuil, il y a donc deux phases, par lesquelles tout novice passe. D’abord, celle de la surprise, qui ressort immédiatement du nom. Comment faire du rugby avec un fauteuil ? En oubliant la pelouse du rugby à XV, déjà. La discipline se joue donc sur un terrain de basket. “J’ai d’ailleurs vite observé beaucoup de similitudes avec ce sport”, appuie Sébastien Verdin, ménagé durant ce stage à cause d'une escarre. Autre emprunt à une discipline de salle : le ballon est celui utilisé au volley-ball (et donc rond). Mais le rugby à XV se retrouve dans la manière de marquer des points. Quatre joueurs de chaque côté qui doivent franchir la ligne de but adverse avec le ballon. Et pour les arrêter, l’équipe qui défend n’hésite pas à user de tampons, offrant des actions spectaculaires de fauteuils qui se heurtent, s’accrochent ou se retournent sous les impacts. “Lors de mon initiation, c’est ce qui m’a plu. Justement, je me suis dit : ‘Wow, c’est génial, ils se rentrent dedans’”, se remémore Nicolas Valentim, 27 ans, qui a découvert la discipline alors qu’il était au lycée. Le rugby fauteuil traîne aussi cette image âpre par le nom qui lui était donné au Canada lors de ses prémices à la fin des années 70: murderball. “Un film américain éponyme, sorti il y a une quinzaine d’années, montrait beaucoup de contacts. Il y avait donc ce cliché : pour mettre un joueur en échec, il fallait le faire tomber.”, indique Jonathan Hivernat.

Les règles

Une fois ce côté rugueux assimilé, place aux subtilités tactiques du sport. En fonction de son handicap, un joueur aura un fauteuil d’attaque (pare-choc arrondi, déplacements plus vifs) ou de défense (pare-choc sous forme de grille en aluminium pour bloquer l’adversaire). Il faut aussi savoir attaquer en un temps imparti (40 secondes par possession), bloquer l’adversaire ou pénétrer de la meilleure manière dans la “zone de key”, juste devant la ligne de but. ““Tactiquement, ça prend du temps pour tout comprendre. Il y a tellement de combinaisons, signale Nicolas Valentim. Même au bout de dix ans de pratique, j’apprends encore sur ce point.” Ce petit joueur offensif a été initié au rugby par Adrien Chalmin, un des pionniers de la discipline dans l’Hexagone, qui est toujours son coéquipier à l’ASM Clermont Auvergne et chez les Bleus. En 2005, Chalmin est aux portes de l’équipe pro de l’ASM. Il se blesse aux cervicales lors d’une mêlée ouverte avec les espoirs. A 19 ans, le deuxième ligne devient paraplégique. “J’avais essayé pas mal de sports individuels pendant ma rééducation, mais ils ne correspondaient pas trop à mes valeurs. Puis, j’ai été initié au rugby fauteuil et là bingo, j’ai foncé. Mais c’était peu développé en France, j’ai créé la section à l’ASM.”  Encore en jachère, l’équipe de France se monte avec les bonnes âmes de l’époque, deux ans plus tard.

Premiers contacts

RB

L’ascension des Bleus

Olivier Cusin a la parole répétitive lorsqu’il s’adresse à ses joueurs. Des mots de peu, essentiels, sans gras : “plaisir”, “sérieux.”  L’entraîneur de l’équipe de France compte les jours avant l’arrivée à Tokyo, impatient de montrer au monde que le nouveau statut des Bleus. “On y sera pour faire une médaille”, assume-t-il. Cusin vient lui aussi du rugby à XV. En 2007, un ancien camarade de jeu devenu tétraplégique à la suite d’un accident de voiture l’appelle pour lui demander de l’aide. “Il voulait monter une équipe de rugby fauteuil à Bourgoin-Jallieu et me proposait de les coacher. Je lui ai dit que je n’y connaissais rien. Il m’a répondu : “Nous non plus.” L’ex-arrière se farcit un règlement de 60 pages en anglais, puis accepte la mission “pour faire plaisir.” Et il se prend au jeu. “Le rôle de l’entraîneur au rugby fauteuil est très important entre la gestion des temps-mort, remplacer les joueurs, mettre un grand gabarit à tel moment… Il y a une réelle valeur ajoutée”, poursuit le bonhomme aux cheveux coupés court. En 2010, il devient entraîneur de l’équipe de France, qui pointe alors au 26e rang mondial et à la 14e place continentale, après trois ans d’existence. “Au tout début de l’histoire des Bleus, on prenait des branlées en tournoi amical, je me souviens d’une compétition en Allemagne, on avait fait des erreurs de placement qu’on ne referait plus aujourd’hui”, rembobine Adrien Chalmin. 

Je lui ai dit que je n’y connaissais rien. Il m’a répondu :  “Nous non plus.” Olivier Cusin

Comme pour tout sport naissant, les progrès sont fulgurants ou au moins plus notables. Un an après l’arrivée d’Olivier Cusin, l’équipe de France se classe 4e du championnat d’Europe et se qualifie, à la surprise générale, pour Londres. “Après 2012, il y a eu une sorte de désillusion. On finit 7e aux Europe suivants. Il y avait trop d’approximations, on était irréguliers", admet l’entraîneur. Conseiller financier à la ville, l’homme monte en gamme avec son équipe et cherche à atteindre les standards du haut niveau. Il s’appuie à fond sur la vidéo, décortique chaque match avec le logiciel Dartfish qui lui donne les performances détaillées de ses joueurs, filme toutes les séances d’entraînement. “Parfois, pendant les compétitions, il m’arrive de me réveiller à 3h du matin et de refaire un peu de vidéo”, glisse-t-il. La technologie lui permet de travailler encore plus de combinaisons. Sur le parquet de Vichy, il crie par exemple “Danemark” plusieurs fois, en référence à une tactique défensive inventée par les Scandinaves.“Olivier analyse très bien les comportements, les forces et les faiblesses de chacun. Il est aussi à l’écoute et patient”, loue Nicolas Valentim. Avec les années, le sélectionneur a su s’entourer. Il a recruté le réputé Bob Vanacker, ex-joueur de l’équipe nationale belge, comme adjoint. “C’est le seul Belge qui préfère le vin à la bière”blague presque Olivier Cusin. La première récompense arrive à Rio. Malgré une phase de poule ratée (trois défaites en trois rencontres), les Bleus rebondissent lors du match pour la 7e place, face au Brésil. “Je n’ai jamais vu une ambiance pareille. Plus de 12 000 personnes dans la salle, ils applaudissaient nos buts. Quel respect…” Ses yeux bleus s’embuent, sa voix bute sur des mots. “Pour la dernière minute, on savait qu’on allait gagner. Je me suis retourné, je n’ai pas regardé le match mais le public. J’en ai encore des frissons. Émotionnellement, c’était intense.”

Paroles de coach

Un sport mécanique

Un autre homme a le visage étincelant à l’évocation des Jeux 2016 : Adrien Corompt, le mécanicien de l’équipe, que tout le monde appelle “Gino”. Aux côtés de la sélection depuis 2013, ce solide gaillard de 75 ans trimballe à chaque match son sac rouge rempli d’outils : marteau, démonte-pneu, visseuse, agrafeuse, des clés de multiples tailles, une pompe… “Le mécano, c’est le numéro un sur la liste pour partir aux Jeux selon Olivier, qui le considère plus important que lui-même”, explique Sébastien Verdin. En bon sport mécanique, le rugby a besoin d’un ouvrier rapide et efficace. Les chocs éreintent les fauteuils, ce qui oblige Gino à être constamment en alerte et à arriver le premier au gymnase. “Chaque matin, je vérifie la pression des pneus qui doit être autour de huit bars. Je regarde s’il n’y a pas eu de crevaison lente pendant la nuit, j’inspecte les roulettes anti-bascule”, détaille-t-il de sa voix pierreuse. A Vichy, il dispose de son petit atelier improvisé, une table grise sous laquelle reposent des chambres à air usées. A quelques mètres, une vingtaine de roues étalées en rang d’oignons, prêtes à l’emploi. “Un joueur peut crever une dizaine de fois pendant une rencontre. La vitesse à laquelle Gino change une roue, c’est impressionnant”, encense Sébastien Verdin. En match, le mécanicien n’a qu’une minute pour intervenir en cas d’avarie. Si la réparation dépasse le temps imparti, le joueur doit être remplacé afin d’effectuer les rafistolages hors du terrain. “Je me souviens d’un tournoi en Australie, il y avait eu de la casse. On avait dû trouver un soudeur en catastrophe” , badine le septuagénaire, visiblement rompu aux situations épineuses. Son travail a évolué : les joueurs de l’équipe de France ont désormais tous du matériel conçu pour la pratique au haut niveau. “On est parti de zéro. On ne savait pas s’équiper au début de la discipline. On jouait avec nos fauteuils de ville”, situe Adrien Chalmin. Puis, les Bleus ont récupéré des fauteuils de rugby d’occasion, délaissés par d’autres joueurs à l’étranger. Désormais, ils ont tous une monture sur mesure, adaptée à leur handicap et à leur morphologie. Ce qui a aussi un coût : entre 8000 et 12000 euros. Certains, comme Cédric Nankin, se farcissent même un aller-retour pour les Etats-Unis afin d’avoir un fauteuil parfaitement personnalisé. “C’est un poste budgétaire, qui peut être un frein dans le développement de la pratique, confirme le capitaine, Jonathan Hivernat. Mais beaucoup d’efforts ont été faits par les clubs et la fédération pour nous aider.”

Tokyo, Paris et l’après

Au milieu du stage, le staff convoque ses ouailles pour un moment plus solennel que d’habitude : la remise des maillots officiels des Bleus aux Jeux Paralympiques. Chaque joueur reçoit sa tunique d’un des membres de l’encadrement. “C’est pour une nouvelle aventure. Vous êtes tous fiers de le porter ce maillot et c’est important de le transmettre”, rappelle William Ybert, maître de cérémonie du jour. Homme à tout faire du staff et manager au club de CAPSAAA Paris, plus grand club de sport handicap d’Ile-de-France, il ne sera pas de la partie à Tokyo, le staff étant limité à six membres en raison du protocole sanitaire. Comme lui, ceux qui resteront glissent quelques mots d’encouragement, conscients que les Jeux commencent presque avec cette remise des maillots. Pour l’entraînement qui suit, Olivier Cusin en remet une couche sur la nécessité de sérieux et de plaisir, avant d’ajouter : “Votre santé me préoccupe au-delà de tout.” Des pépins physiques ternissent la préparation. Le sélectionneur ménage certains joueurs, soucieux de ne prendre aucun risque. “Ils font super attention avant Tokyo parce qu’ils connaissent bien leur corps. Il y a souvent des petites douleurs qui arrivent dans ce sport, il faut réagir vite. Les triceps, la grande dorsale sont très sollicités. Les gars sont régulièrement contractés, donc on les masse beaucoup”, détaille David Pawlak, l’un des kinés. Le staff effectue un gros travail logistique sur ces soins. Par exemple, le handicap de plusieurs joueurs affecte la régulation de la température du corps. Résultat : beaucoup ne transpirent pas et doivent donc s’appliquer des poches de glace sur la nuque après l’effort. “Lors d’un tournoi, j’avais appelé un pro qui me remplissait mon congélateur avec 50 kilos de glace par jour”, raconte William Ybert.

 

L'évolution du rugby fauteuil

“Pour être considéré comme un bon joueur de rugby, il faut 6 ou 7 années au niveau international" Adrien Chalmin

 

Avant la dernière séance d’entraînement du stage, Christophe Salegui, reconnaissable par sa barbe rousse, bichonne un triceps douloureux avec l’aide de David Pawlak. Sur son muscle brille un large tatouage. “C’est une montgolfière : le ballon est le symbole des Jeux de Tokyo. Le petit bonhomme dans la nacelle, c’est la mascotte. Derrière, il y a le soleil pour représenter le Japon. Et les poids qui lestent l’ensemble représentent l’année 2020”, expose-t-il lentement. Au-delà de Tokyo, Paris 2024 est dans la ligne de mire de chacun. “Pour être considéré comme un bon joueur de rugby, il faut avoir six ou sept années au niveau international. Notre génération va arriver à maturité à Paris”, avance Adrien Chalmin, ex-capitaine qui joue moins mais se voit désormais en leader de groupe et en “ambianceur à la Adil Rami.”  Dans trois ans, le monde du rugby français aura sûrement épaissi sa structure et gagné en notoriété.

RB

 

Jonathan Hivernat va aménager son volume horaire pour son travail de vendeur chez Decathlon. “On a calculé avec le coach : 19h aujourd’hui, c’est un peu trop de charge vis-à-vis de mon investissement sportif. On va demander une CIP (convention d’insertion professionnelle, ndlr) pour adapter ce temps et que je puisse pousser le curseur en termes de performance pour Paris.” De nombreux joueurs doivent encore travailler à côté de leur pratique du haut niveau, loin des conditions idéales des Canadiens, Américains ou Britanniques, très proches du professionnalisme. En attendant, les Bleus espèrent surprendre ces trois nations. L’équipe a peut-être déjà trouvé un rituel de célébration en cas de victoire : la “Gino dance”, en souvenir d’une soirée mémorable en boîte durant laquelle le mécano avait enflammé une piste de danse japonaise après un tournoi.  Adrien Chalmin sourit : “Je sais pas si les conditions sanitaires vont nous le permettre. Elle a déjà quatre ans cette danse. On en fera peut-être une autre au village olympique, on l’appellera la ‘Gino dance 2’.” Avec une condition : avoir une médaille autour du cou.

 

Par Guillaume Vénétitay / Photos : Renaud Bouchez

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